Les développeurs, sont-ils menacés par l’intelligence artificielle?

Interview spécial avec "Les Numériques"

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Les Numériques

Une IA peut-elle coder tout ce qu’un humain est capable de faire, sur un marché où les besoins, les technologies et les langages sont très variés et évoluent très vite ?

Noël Paganelli : La technique en général et le langage en particulier ne seront jamais une barrière pour l’intelligence artificielle. Ou en tout cas, rien de plus qu’un léger frein. En fin de compte, en bout de chaîne, peut importe comment vous coder les choses, tout est binaire, ce ne sont que des 0 et des 1. Non, tout cela est mis au service des idées et des besoins, et l’IA pourra toujours s’adapter et apprendre pour être un point d’appui pour le développeur, voire pour coder des pans entiers de sites d’applications ou de services à sa place. Par contre, la grande barrière que l’IA aura plus de mal à franchir, c’est justement celle des idées et des besoins. Si l’on parle de copier et adapter un modèle, alors l’IA pourra très bien s’en charger. On lui demande de coder une plateforme de e-Commerce, on lui soumet des règles, un cadre, des exemples, et il n’y a plus qu’à la laisser travailler. Au rythme où vont les choses, il y a de fortes chances pour que le résultat soit en ligne avec les attentes de départ. 


Par contre, nous ne sommes pas encore au stade où une IA pourra s’asseoir, façon de parler, face à des clients, et en une demi-heure de rendez-vous cibler leurs attentes, comprendre leurs besoins, et choisir les meilleures technologies existantes pour y répondre. Je ne dis pas que c’est impossible et que cela ne se fera jamais, mais face à la nécessité de créer une nouvelle technologie pour un problème donné, les hommes et les femmes qui développent et codent sont encore aujourd’hui plus efficaces et inventifs. Malgré cela, nous avons l’exemple récent d’AlphaGo Zero, l’IA de Google DeepMind qui a appris toute seule à jouer au jeu de go et a réussi à battre les plus grands maîtres. Honnêtement, même pour moi qui m’intéresse de près à ces questions, cela a été une claque. Car je me suis intéressé au jeu de go, que j’aime beaucoup, et partout, j’ai toujours lu que le jeu était trop complexe d’un point de vue tactique pour qu’une IA batte l’Homme. Mais cela va plus loin que ça, l’IA a appris seule à battre l’Homme. Cela en dit long sur le futur de l’IA.
 

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Dans ce contexte, quelle place restera-t-il au développeur aux côtés de l’IA ? Quelles modifications dans les apprentissages de votre école ?

Je vais essayer de me projeter dans un avenir pas trop lointain, car je pense que nous n’avons même pas conscience de ce dont seront capables les IA à terme. Entre les développeurs et l’IA, pour les tâches de coding, va s’instaurer une sorte de relation gagnant-gagnant. L’IA va accélérer les tâches les plus rébarbatives, laissant aux développeurs la partie la plus créative du métier, et l’IA pourra apprendre de ces échanges et ces travaux pour s’améliorer et accroître son champ d’action. Dans un avenir proche, il y aura un réel besoin de supervision des travaux des IA sur le code, de validation, d’optimisation. C’est comme lorsque l’on prend un logiciel de développement pour faire un site ou une application, en bout de chaîne, il faut toujours réintervenir sur le code pour l’épurer, l’optimiser, le vérifier. Bien regarder que tout est conforme à la structure voulue et au cahier des charges. Et puis il y a la maintenance de l’IA, qui va demander des réajustements, ce qui va aussi créer de nouveaux métiers pour les gens qui connaissent le code.

Au niveau de notre école, nous sommes évidemment très sensibles à toutes ces questions. Notre avantage, c’est que nous sommes dans une démarche de formations assez courtes, et que nous avons cette capacité d’adaptation. Si demain les IA deviennent quelque chose que les codeurs doivent connaître, pour savoir travailler avec elles, nous pourrons nous adapter et proposer ces formations. Et puis même si la pénurie actuelle de développeurs se résorbe et que les IA viennent en renfort, il y aura toujours un besoin d’information et de formation pour des personnes qui sont hors de ce cadre. Nous ne voulons pas que tout le monde devienne développeur, mais il est évident que dans le monde dans lequel nous vivons, tout le monde devrait avoir des bases de ce qu’est le code informatique. Et nous avons encore du travail à ce niveau là.

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Si les implications de l’IA sont toujours plus fortes sur le code, et que les IA apprennent en permanence, n’y a-t-il pas un risque pour qu’un jour tout finisse par s’uniformiser ? Que tous les sites, tous les services, toutes les applications se ressemblent, offrent les mêmes possibilités et les mêmes performances ?

Déjà à l’heure actuelle, les technologies qui marchent sont très vite copiées. Comme c’est le cas pour les technologies actuelles, celles qui concernent les IA ou seront créées par les IA seront protégés par des brevets qui chercheront à limiter ce phénomène. Mais vous avez raison, si l’on regarde les choses avec beaucoup de recul et à une échéance lointaine, l’uniformisation semble inéluctable. Ça ne concerne pas que le développement, mais toute la société, et d’innombrables métiers et domaines. Si l’IA passe une certaine limite et devient capable d’innover, alors il faudra faire très attention à ce que les choses ne deviennent pas incontrôlables.

A ce titre, même si l’on a l’impression de parler de science fiction et que je pense aux scénarios de Terminator ou de Ghost in the Shell comme plein de gens, il faut reconnaître que les dernières évolutions montrent que nous ne sommes pas à l’abris de cela. Sans vouloir être pessimiste. Alors je pense que plus que les pays ou les instances gouvernementales, dans un premier temps, ce doit être aux plus grandes entreprises de la sphère high-tech, les GAFA, de montrer l’exemple et de dresser les garde-fous nécessaires. Il faut se pencher sur la normalisation et les règles éthiques à appliquer en matière d’IA, de manière sérieuse. Ce sont à eux de le faire, avec le concours des nations peut-être, mais il va sans dire que ce sont les Google, Apple, Facebook et autres Amazon qui auront le leadership sur l’IA, soit en inventant eux-mêmes sont avenir, soit en rachetant les start-ups les plus avancées en la matière.

Avec Les Numériques

A travers un rôle de médiation et d’animation, l’Observatoire du Numérique en Haïti se donne pour mission d’accompagner les différents acteurs afin de préparer la société aux révolutions numériques en étant une plateforme-ressource de soutien aux écosystèmes locaux et d’appui aux processus d’aide à la décision.
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